Une détonation.
Un tir parfait.
Un corps inerte qui choit sur l’herbe grasse. L’homme au dos large et le jeune garçon pâle comme le reflet de la lune dans l’eau claire approchèrent, flanqués d’un de leurs domestiques.
« Vois, mon fils, le félicita son père. Ta première prise. »
Ce n’était qu’un pigeon. Un volatile vulgaire. Pourtant le jeune garçon à la peau d’albâtre ressentit une étrange fascination pour l’animal, qui trouva à ses yeux bien plus d’intérêt qu’il n’en avait eu dans la mire de son fusil, alors vif et plein de vie. Le sang rouge de sa plaie contrastait vivement avec le gris clair de son plumage. Les doigts du garçon frémirent à l’idée de tracer avec le fluide un sillon sur le sol, mais il se retint.
Il avait dix ans. C’était sa première expérience de chasse.
« Veux-tu chasser un autre pigeon ? demanda son père.
Le garçon secoua la tête.
– Merci, père, répondit-il. J’en ai un. C’est suffisant. »
Avant l’âge de douze ans, l’héritier Riesling avait chassé et tué chacune des espèces animales que comptaient les immenses domaines de sa famille. Il rivalisa puis dépassa bientôt son père, lui-même chasseur émérite. Celui-ci ne lui en tenait nullement rigueur, au contraire : Lord Kenneth Riesling rendait grâce à cette remarquable disposition ; l’extrême pâleur de son fils lui attirait rebuffades et mépris depuis sa naissance et il était fier de lui voir acquérir une qualité qui forcerait la reconnaissance de ses pairs bien nés. Après tout, Julian serait un jour appelé à prendre sa succession. La faiblesse n’était pas de mise. Sa lignée était forte.
Lord Riesling encouragea donc son fils à cultiver son don, l’autorisant à conserver ses trophées dans l’ancestral hall de chasse de la résidence. Malgré le fait qu’il s’illustrait naturellement dans des domaines plus intellectuels, Julian n’y trouva jamais le même accomplissement qu’à la chasse, qui lui permettait, par le don de la mort, d’exprimer son mépris croissant du vivant. Chasse qui très bientôt l’ennuya : il en avait assez de s’attaquer toujours aux mêmes proies.
C’est à peu près à cette époque que l’influente famille Riesling déplora la disparition d’Abigaël, fille cadette du frère de Kenneth Riesling. Elle était partie en promenade en ville et n’était jamais revenue.
Une énigme qui demeura complète.
Ses quinze ans révolus, Julian Riesling se rendit en la lointaine Afrique, où il découvrit que les rumeurs sur sa faune fabuleuse étaient bien en-dessous de la réalité. Il en revint quelques mois plus tard, chargé de trophées de chasse des bêtes exotiques qu’il y avait terrassées. Comme toujours, ce n’est qu’une fois mortes et empaillées que ses proies prenaient leur valeur à ses yeux. Quel que fût le plaisir qu’il tirait à les soumettre. Seule la mort les soustrayait à ces teintes grisâtres qui caractérisaient les vivants.
A son retour, il était différent. Plein de morgue et définitivement aligné sur l’idée que la vie de la haute société n’était sous aucun de ses aspects faite pour lui. Ces propos contrarièrent son père, par ailleurs déjà préoccupé par un souci de taille : les récentes disparitions de plusieurs membres de la noblesse et de la haute bourgeoisie de la région. L’enquête piétinait. Lord Riesling était tout naturellement inquiet pour la sécurité de sa famille.
« Dieu s’est trompé », avait un jour déclaré Julian à table, alors que sa mère lui avait demandé de dire le bénédicité.
« Comment ? avait demandé celle-ci.
– Dieu a commis une erreur, répéta-il. Lorsqu’il a établi la Création. C’était une erreur. Une erreur de parcours. »
Lord Riesling n’était pas plus croyant que cela, mais il tenait à certaines traditions. Quant à Mme Riesling, elle se rendait à l’église aussi souvent qu’il lui était donné de le faire et tenait pour acquit que la foi en Dieu – en un dieu unique, ça allait de soi – était une donnée commune à l’ensemble des hommes – sauf son mari, et les hommes comme son mari.
Et les hérétiques.
Et les étrangers.
Des catégories de personnes dont son enfant ne faisait pas parti.
« Comment peux-tu parler ainsi ? s’offensa-t-elle.
– Il est des lieux et moments plus appropriés pour un tel débat, intervint Lord Riesling d’une voix revêche.
– Lucifer n’est qu’une figure allégorique, mais il est dans le vrai…
– Cesse de blasphémer !
– Silence, Julian ! » ordonna son père.
L’héritier Riesling s’était soumis à l’injonction. Il avait dit le bénédicité comme si rien ne s’était passé, avait sereinement consommé son dîner, dans le silence, puis avait respectueusement demandé à quitter la table une fois celui-ci terminé. La vie n’a de prix qu’une fois qu’elle se termine, songeât-il.
Les semaines passèrent. Il n’y eut pas d’autres altercations. De nouvelles disparitions parmi la haute société s’étaient entretemps produites.
Puis, une nuit…
« Non, refusa catégoriquement Mme Riesling, comme le domestique lui proposait une tasse de thé bien chaud. Faites quérir… un médecin », ordonna-elle en s’allongeant sur le grand lit conjugal, le bras sur son visage.
Le domestique hocha la tête et s’en retourna, le pas pressé.
Julian Riesling entra alors dans la chambre. Voyant sa mère souffrante, il s’enquit de son état. Etait-ce le dîner qu’elle avait mal pris ? Le domestique secoua tristement la tête pour exprimer son désœuvrement. Mais alors que ce dernier faisait mine de se retirer, Julian lui empoigna le bras ; puis, en un seul et même mouvement, élégant et fluide, Julian le fit pivoter face à lui, saisit de sa main libre la petite cuillère en agent sur le plateau en argent que portait le domestique, et, sans hésitation, la lui enfonça dans l’œil à la manière d’un pic à glace. En tournant brutalement. Le domestique s’écroula, maculant de sang le parquet lustré et la mise en blanc de son meurtrier. La chute du plateau en argent fit plus grand fracas que celle de son corps, lequel fut parcouru de spasmes.
S’approchant du lit, Julian s’assit sur le bord auprès de Mme Riesling. Ils se regardèrent un moment sans rien dire.
« C’est ton œuvre ? finit-elle par demander à demi mots.
Il hocha la tête : « Oui.
Ses paupières peinaient à rester ouvertes et déjà ses yeux n’y voyaient plus clairs.
« Pourquoi ?
… nous fais-tu cela ? » voulait-elle dire.
… ne me fais-tu pas pire ? » l’entendait-il ainsi.
Julian Riesling baissa son visage couleur de lait et déposa du bout des lèvres un baiser sur le front poisseux de Mme Riesling, que la chaleur quittait comme des rats un navire sur le point de couler.
« J’ai de l’affection pour vous, mère. »
Elle sourit, ou ce qui passa pour un sourire alors que c’était une grimace à l’approche de la mort.
« Ton cœur… est donc aussi… pâle… que ton vi… visa… »
Puis c’en fût fait de Mme Riesling.
Julian Riesling se leva et quitta la chambre. Il déambula sans complexes dans la flaque d’hémoglobine qui stagnait sous le visage du domestique.
Lord Kenneth Riesling était assis à son bureau. Où plutôt il se trouvait immobilisé à son bureau. Son corps s’était raidi il y a ce qui lui paraissait être des heures. Sa tête était d’un seul coup tombée sur le bureau et il s’était affalé, paralysé jusqu’aux orteils.
Approchèrent des pas qu’il connaissait bien.
« … Julian ? C’est toi ? Aide-moi… »
L’intéressé haussa un sourcil : « Vous aider ? Je vous ai tué, père. »
Julian Riesling disposa sur le côté du bureau la chaise rembourrée qu’il avait apportée, en prenant soin de ne pas épargner avec les pieds l’onéreuse et splendide tapisserie étendue sur le sol. Il fit pivoter la tête de son père de sorte qu’il puisse le voir, après quoi il s’installa sur la chaise.
Le regard de Kenneth Riesling alla sur les projections rouges maculant le blanc costume de Julian, tel l’œuvre d’un aérographe fou. S’en apercevant, celui-ci contempla les tâches et prit un air contrit : « Quel coup du sort, hein ? De si beaux vêtements, fichus.
– A qui appartient ce sang ? s’enquit Lord Riesling d’une voix blanche.
– A un domestique, je ne sais plus lequel. Votre épouse s’est éteinte et aucune humeur n’a entachée son départ, rassurez-vous. »
Si un regard pouvait tuer, foudroyer sur place, faire baisser les yeux du diable, il était dans les yeux de Kenneth Riesling. « Tu es un monstre !
– Je vous le concède. »
Julian Riesling parut réfléchir, puis : « Vous souvenez-vous, interrogea-il comme il sortait de l’intérieur de sa veste un document papier, de cette fois où je vous avais demandé pourquoi l’on meurt. Je vous avais dit : « Pourquoi les hommes meurent-ils, père ? » C’était il y a longtemps. Vous en souvenez-vous ?
– Je crois. »
Exhibant le document : « J’ai prélevé ceci dans vos effets personnels – il y a maintenant un moment. Très instructif. Inutile de vous le détailler, dit-il en le feuilletant, la naissance de vos rejetons doit être gravée au fer dans votre mémoire, n’est-ce-pas ? Un moment douloureux. »
Kenneth Riesling ne répondit pas.
« Ma vie a été portée par la mort de mon frère jumeau. Ou de ma sœur. Etait-ce un frère ou une sœur, d’ailleurs ? Cela n’est pas mentionné. »
Aucune réponse non plus.
« Le néant m’a souri à ma naissance, poursuivit Julian Riesling, que ne perturbait aucunement le mutisme de son père. J’étais supposé mourir. Mais vous m’avez sauvé. En supprimant l’autre vous m’avez « sauvé ». » Il tira de sa poche une boite d’allumettes, en frotta une sur le grattoir puis enflamma le dossier, qu’il jeta par terre, à distance raisonnable de tout objet inflammable. Les yeux de Kenneth Riesling suivirent le geste. « Mon ressentiment plein et entier vous est acquis pour cela.
– Un mal te ronge depuis toujours, déclara le père. Mais je ne te pensais pas aliéné à ce point. »
Une mimique amusée pointa aux coins des pâles lèvres du fils. « Un tort de plus à mettre à votre crédit. Votre vie entière était une mascarade. Mais je vais aujourd’hui vous donner l’opportunité de vous illustrer : que diriez-vous de figurer aux côtés de Melle Spaulding, dans mon « atelier » privé ? Elle est, autant que je puisse en juger, plus attractive qu’auparavant. Ou préférez-vous Abigaël ? »
Si des yeux pouvaient tomber de stupeur, de confusion et d’horreur, ce furent ceux de Kenneth Riesling.
« Les disparitions, murmura-il. C’était toi.
Julian Riesling hocha vivement la tête : « Je m’exerçais. Mais le temps est venu d’embrasser d’autres horizons. Dès demain, je m’en vais à l’Est. Ma collection ne requiert qu’un Riesling. Les autres, votre épouse et votre nièce brûleront demain dans l’incendie accidentel de votre demeure. Je m’occuperai de votre frère au matin. Inutile de le défendre, tout le monde sait que vous ne l’aimez pas. »
Dehors, les nuages qui voilaient le ciel se dispersèrent. La lune, qui était presque pleine, déversa sa lumière, blanche et implacable, à travers la fenêtre, sur le dos de Kenneth Riesling, rayon d’outre tombe qui recouvrit l’éclairage chaud et intimiste de la lampe de chevet située au coin du bureau. Y voyant le bon moment pour conclure, Julian Riesling quitta sa chaise et alla auprès de son père.
« Le gris vous sied mal, père. » Il tira de sa poche un foulard bordeaux appartenant à Mme Riesling – Mme Riesling n’aimait de son vivant que les choses sobres –, l’enroula sur lui-même, et le passa autour du cou de l’homme sans défense. « Permettez que je corrige cela », dit-il en serrant les extrémités du foulard.